La genèse de la J.League : partie 1

En 1993, en partenariat avec la JFA, Saburo KAWABUCHI lança triomphalement la J.League, premier championnat de football professionnel au Japon. Succédant au piètre amateurisme de la JSL, ce projet fut un véritable pari pour ses organisateurs qui eurent à faire face à de nombreux défis comme la concurrence des entreprises ou encore la modernisation des infrastructures en une période relativement courte. Quelles ont été les clés du succès dans un pays jusque là dominé par le baseball ? Surtout, pourquoi avoir mis sur pied une telle organisation ? A l’heure où se joue sa 16e saison, Nippon-Ganbare se propose de revenir sur la genèse de la ligue qui aura permis d’accomplir la métamorphose du football nippon au cours de la dernière décennie et qui demeure encore aujourd’hui son épine dorsale.

’’Devenir professionnels’’

Kazushi Kimura (droite), buteur du Japon contre la Corée du Sud

La scène se déroule le 26 octobre 1985, au Tokyo National Stadium. Après être ressorti victorieux successivement d’une phase de poules et d’un premier barrage contre Hong Kong, l’Equipe Nationale japonaise devait désormais vaincre son éternel rival, la Corée du Sud, à l’issue du barrage final pour espérer se qualifier pour la Coupe du Monde 1986. Plus confiants que jamais (ils les avaient battu l’an dernier pour la première fois en 5 ans), et devant un public de plus de 62 000 spectateurs, les Japonais furent les premiers à partir à l’assaut de la défense sud-coréenne. Les offensives nippones étaient enthousiastes, et les commentateurs semblaient y voir une sorte de « vague blanche » tant tous les joueurs sans exception y participaient, y compris les défenseurs. Cependant, après vingt-cinq minutes de jeu, il n’y avait toujours aucun but. Pire encore, les milieux japonais fatiguaient, épuisés de s’être jetés corps et âmes à l’attaque. Les Coréens, eux, s’étaient retranchés pour laisser passer l’orage et attendre le moment opportun pour contre-attaquer. L’occasion arriva finalement à la demi-heure de jeu, à la suite d’un mauvais renvoi du gardien nippon profitant à JUNG Jong-kwon. Quelques minutes plus tard, LEE Tae-ho doublait la mise pour la Corée du Sud. Bien qu’ayant pris un sérieux coup sur la tête, le Japon put réagir en réduisant la marque grâce au « légendaire » coup-franc de 40 mètres du technicien nippon Kazushi KIMURA. Mais à la mi-temps, le Japon était toujours mené 2-1 et l’entrain affiché à l’entame de la partie fut alors sévèrement atteint. Les Japonais ne purent rien face à la solidité défensive affichée par les Coréens en seconde période et s’inclinèrent logiquement. Une semaine plus tard, le 3 novembre, la Corée du Sud remportait le match retour à Séoul sur le score de 1-0. Bien qu’ayant pour la première fois sembler tutoyer leurs rivaux asiatiques, les Japonais devaient pourtant une nouvelle fois s’avouer vaincus devant la supériorité tactique coréenne. C’est à l’issue de cette double confrontation que Takaji MORI, le sélectionneur nippon, déclara : « Les Coréens nous ont surpassés dans tous les domaines. Je souhaite fortement que nous devenions nous aussi professionnels ».

En effet, en lancant en 1983 leur propre championnat professionnel, la « Korean Super League », les Sud-Coréens, qui avaient auparavant une dizaine d’années d’avance sur les Japonais en termes de qualité de jeu pratiqué, semblaient désormais en avoir une vingtaine. Une première en Asie depuis Hong Kong en 1945. Composée de cinq équipes à son commencement (Hallelujah, Daewoo, POSCO, Yukong Elephants, Kookmin Bank), la plupart issues de chaebol (grands groupes industriels locaux et nationaux), la ligue coréenne était naturellement vue comme un moyen de promotion / commercialisation du football dans le pays mais surtout comme une véritable plate-forme de développement pour les jeunes joueurs qui pouvaient exprimer tout leur talent au grand public et renforcer à terme le niveau de l’Equipe Nationale. En 1984, la ligue fut la première à instaurer la règle de la « régionalité » pour les noms des équipes qui devaient refléter leur implantation locale plutôt que corporatiste dans un souci de dévolppement et d’intégration, règle qui inspirera plus tard la ligue japonaise.

La déclaration de MORI suscita un certain écho – pour ne pas dire « réveil » – au sein des plus hautes instances de la JFA, la Fédération japonaise, qui ne pouvaient ignorer l’amateurisme complet dans lequel baignait la Japan Soccer League (JSL), seul organisation viable pour le football nippon et qui pourtant s’avérait être totalement ignorée et impopulaire. Fondée en 1965 sous l’impulsion de l’entraîneur allemand Dettmar CRAMER (qui souhaitait d’ailleurs une structure professionnelle plutôt qu’amateur), la JSL était destinée à remplacer les ligues régionales à la faveur d’un véritable championnat national. Sur le modèle de la ligue japonaise de baseball, seule autre organisation sportive reconnue au niveau national, la JSL était ouverte aux équipes d’entreprises : c’est ainsi que l’on retrouva Furukawa (électricité), Hitachi (électronique), Mitsubishi (automobile, moteurs), Toyota (automobile), Songo Ginko, Yanmar (moteurs diesel), Mazda (automobile), Yawata (métallurgie) pour ses débuts. Viendront plus tard d’autres entreprises nippones majeures comme Yomiuri (médias), ou encore Nissan (automobile), Yamaha (idem), Sumitomo (métallurgie), Matsushita (électronique)…Même si une seconde division fut inaugurée en 1972, les standards du football japonais avaient toujours autant de mal à s’élever, partiellement à cause du statut « semi-professionnel » que la JSL représentait : les joueurs et entraîneurs étaient avant tout des salariés pour leurs entreprises respectives et ne cherchaient pas réellement à s’investir dans le football qu’ils voyaient comme un simple « passe-temps » ou comme une obligation contractuelle. Ils percevaient tous le même salaire quelle que soit leur prestation sur le terrain, ce qui ne semblait pas pousser à l’effort d’autant plus que les déplacements à travers le pays étaient longs et parfois épuisants. Peu d’équipes prenaient réellement au sérieux le championnat (Yomiuri et Nissan), les autres pratiquant un jeu semblant s’apparenter à un « kick and rush » des plus basiques. Les médias eux-mêmes cantonnaient le football à une place marginale, et ce malgré un certain engouement affiché pour l’Equipe Nationale.

Yasuhiko Okudera à Cologne (ici à la une de Soccer Magazine)

Devant cette situation préoccupante, Yasuhiko OKUDERA, l’attaquant japonais qui avait fait les beaux jours du FC Cologne en Bundesliga dans les années 1970-1980 mais qui semblait être un étranger dans son propre pays, fut le premier à faire réagir les autorités en revenant au Japon en 1986 pour jouer au sein de la Furukawa Electric en JSL. Compte tenu de son expérience à l’étranger, la JFA – qui ne reconnaissait alors que des joueurs « amateurs » – décida d’instaurer un statut spécial dérogatoire équivalent à celui de joueur « professionnel ». Celui-ci s’appliqua progressivement à d’autres joueurs dans quelques équipes, comme le célèbre Kazushi KIMURA à Nissan ou encore les Brésiliens que faisait venir Yomiuri, avant de se généraliser défintivement à un plus grand nombre de joueurs à partir de 1987. Cela eut un effet immédiat au niveau continental avec deux victoires japonaises consécutives en Championnat d’Asie des Clubs (Furukawa en 1987 et Yomiuri en 1988) et une finale en 1990 (Nissan). Avec des budgets avoisinant les milliards de yen pour ces deux équipes (environ 6 millions d’euros) et la notion « d’athlètes professionnels » qui avait émergé à l’occasion des J.O. de Los Angeles en 1984, cela semblait presque anachronique que de parler d’amateurisme pour un sport qui semblait destiné au haut niveau ; les temps étaient désormais à la professionnalisation.

’’Une question de timing’’

Saburo Kawabuchi, nouveau secrétaire général de la JFA

L’occasion se présenta finalement en 1988 avec l’arrivée du nouveau secrétaire général de la JFA, Saburo KAWABUCHI, ancien international qui avait été marqué dans sa jeunesse par la qualité du football allemand et notamment de ses installations lors d’un séjour en RFA ainsi que par l’enseignement du mythique entraîneur allemand Dettmar CRAMER. Mais KAWABUCHI était cependant pessimiste sur les chances d’aboutissement d’un tel projet : en effet, comment avec un simple changement d’appellation (« ligue professionnelle de football ») une ligue pouvait-elle attirer les regards et permettre un regain d’intérêt là où il n’y en avait pas, à savoir la JSL et ses stades délabrés, ses pelouses en charpie, ses spectateurs absents et son niveau « proche du football pratiqué dans les cours d’école » dixit les joueurs brésiliens qui y participaient ? Surtout, comment passer outre la décision de la plupart des entreprises qui ne souhaitaient pas passer professionnel ? Cela semblait « particulièrement stupide » au premier abord, et pourtant, malgré leurs réserves, KAWABUCHI et la JFA présentèrent en octobre 1989 le premier plan destiné à établir un « championnat professionnel de football japonais ». Car il savait que le Japon devait impérativement se doter d’un telle organisation pour pouvoir se qualifier régulièrement aux différentes Coupes du Monde, à l’instar de la Corée du Sud, et faire progresser à terme le niveau général du football japonais. « C’est son avenir même qui était en jeu et si les choses avaient continué comme cela, il aurait certainement disparu » dira-t-il plus tard. En réalité, la mission du secrétaire général de la Fédération allait être grandement facilitée par le contexte général de l’époque.

Il pouvait d’abord être encouragé par le formidable coup de pouce politique insufflé par le Ministère de l’Education Nationale japonaise, le Monbusho, qui dans son rapport de 1989 intitulé « Stratégies pour la promotion du sport au XXIe siècle » prévoyait un fond gouvernemental de près de 25 milliards de yen (env. 150 millions d’euros) destiné à financer la construction de nouvelles infrastructures sportives, notamment des terrains de football. Le Monbusho voit dans ce sport « le moyen rompre définitivement avec les maux profondément enracinés dans l’éducation du Japon que sont : l’uniformité, la rigidité, la fermeture sur soi et le non-internationalisme« . En 1987, le nombre d’écoliers pratiquant le football dépassait déjà celui du baseball, qui était pourtant le sport numéro un officiellement professionnel. D’autre part, la conjoncture économique était alors plus que favorable : le Japon commençait tout juste à percevoir dans les années 1980 les fruits de sa croissance continue depuis les années 1960, appellée « Miracle économique de l’après-guerre » par les spécialistes. En 1988, c’est l’apogée puisque le Japon est « numéro un mondial de la banque, de l’industrie électronique et automobile » d’après L’Express dans son numéro spécial consacré au pays du Soleil Levant. Le PIB du Japon avait atteint la moitié de celui des Etats-Unis et était déjà le triple de celui du Royaume-Uni. Ce fut également l’époque de la formation de la « bulle financière » qui avait pour toile de fond la spéculation immobilière : au Nikkei, la bourse japonaise, la valeur moyenne des actions en hausse était de 40 000 yen (env. 60 €) à son summum. En d’autres termes, l’argent coulait à flots et le contexte économique était tel que de simples Japonais à revenus modestes pouvaient devenir millionnaires en l’espace d’un nuit. Comme si cela ne suffisait pas, l’image du salaryman (salarié) obéissant et dévoué ayant fait la gloire de l’économie post-seconde guerre mondiale est désormais révolue : maintenant que le Japon a rattrapé son retard économique sur les autres pays, notamment occidentaux, il lui faut désormais s’imposer par la « flexibilité » et « l’esprit d’initiative » tout en conservant la même dynamique collective. De nouvelles valeurs que s’attachent à cultiver les entreprises nippones. Et quoi de mieux que le football, le sport par excellence alliant jeu collectif et technique individuelle, pour les véhiculer ? Le baseball, sport caractérisé par son extrême dirigisme censé refléter la vie d’un salaryman, semblait presque has been ; l’avenir passera par le football.

puce-verte La genèse de la J.League : partie 1
Descriptif : En 1993, en partenariat avec la JFA, Saburo KAWABUCHI lança triomphalement la J.League, premier championnat de football professionnel au Japon. Succédant au piètre amateurisme de la JSL, ce projet fut un véritable pari pour ses organisateurs qui eurent à faire face à de nombreux défis comme la concurrence des entreprises ou encore la modernisation des infrastructures en une période relativement courte. Quelles ont été les clés du succès dans un pays jusque là dominé par le baseball ? Surtout, pourquoi avoir mis sur pied une telle organisation ? A l’heure où se joue sa 16e saison, Nippon-Ganbare se propose de revenir sur la genèse de la ligue qui aura permis d’accomplir la métamorphose du football nippon au cours de la dernière décennie et qui demeure encore aujourd’hui son épine dorsale.
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En 1993, en partenariat avec la JFA, Saburo KAWABUCHI lança triomphalement la J.League, premier championnat de football professionnel au Japon. Succédant au piètre amateurisme de la JSL, ce projet fut un véritable pari pour ses organisateurs qui eurent à faire face à de nombreux défis comme la concurrence des entreprises ou encore la modernisation des infrastructures en une période relativement courte. Quelles ont été les clés du succès dans un pays jusque là dominé par le baseball ? Surtout, pourquoi avoir mis sur pied une telle organisation ? A l’heure où se joue sa 16e saison, Nippon-Ganbare se propose de revenir sur la genèse de la ligue qui aura permis d’accomplir la métamorphose du football nippon au cours de la dernière décennie et qui demeure encore aujourd’hui son épine dorsale.


’’Devenir professionnels’’

Kazushi Kimura (droite), buteur du Japon  contre la Corée du Sud (PNG)

La scène se déroule le 26 octobre 1985, au Tokyo National Stadium. Après être ressorti victorieux successivement d’une phase de poules et d’un premier barrage contre Hong Kong, l’Equipe Nationale japonaise devait désormais vaincre son éternel rival, la Corée du Sud, à l’issue du barrage final pour espérer se qualifier pour la Coupe du Monde 1986. Plus confiants que jamais (ils les avaient battu l’an dernier pour la première fois en 5 ans), et devant un public de plus de 62 000 spectateurs, les Japonais furent les premiers à partir à l’assaut de la défense sud-coréenne. Les offensives nippones étaient enthousiastes, et les commentateurs semblaient y voir une sorte de « vague blanche » tant tous les joueurs sans exception y participaient, y compris les défenseurs. Cependant, après vingt-cinq minutes de jeu, il n’y avait toujours aucun but. Pire encore, les milieux japonais fatiguaient, épuisés de s’être jetés corps et âmes à l’attaque. Les Coréens, eux, s’étaient retranchés pour laisser passer l’orage et attendre le moment opportun pour contre-attaquer. L’occasion arriva finalement à la demi-heure de jeu, à la suite d’un mauvais renvoi du gardien nippon profitant à JUNG Jong-kwon. Quelques minutes plus tard, LEE Tae-ho doublait la mise pour la Corée du Sud. Bien qu’ayant pris un sérieux coup sur la tête, le Japon put réagir en réduisant la marque grâce au « légendaire » coup-franc de 40 mètres du technicien nippon Kazushi KIMURA. Mais à la mi-temps, le Japon était toujours mené 2-1 et l’entrain affiché à l’entame de la partie fut alors sévèrement atteint. Les Japonais ne purent rien face à la solidité défensive affichée par les Coréens en seconde période et s’inclinèrent logiquement. Une semaine plus tard, le 3 novembre, la Corée du Sud remportait le match retour à Séoul sur le score de 1-0. Bien qu’ayant pour la première fois sembler tutoyer leurs rivaux asiatiques, les Japonais devaient pourtant une nouvelle fois s’avouer vaincus devant la supériorité tactique coréenne. C’est à l’issue de cette double confrontation que Takaji MORI, le sélectionneur nippon, déclara : « Les Coréens nous ont surpassés dans tous les domaines. Je souhaite fortement que nous devenions nous aussi professionnels« .

En effet, en lancant en 1983 leur propre championnat professionnel, la « Korean Super League », les Sud-Coréens, qui avaient auparavant une dizaine d’années d’avance sur les Japonais en termes de qualité de jeu pratiqué, semblaient désormais en avoir une vingtaine. Une première en Asie depuis Hong Kong en 1945. Composée de cinq équipes à son commencement (Hallelujah, Daewoo, POSCO, Yukong Elephants, Kookmin Bank), la plupart issues de chaebol (grands groupes industriels locaux et nationaux), la ligue coréenne était naturellement vue comme un moyen de promotion / commercialisation du football dans le pays mais surtout comme une véritable plate-forme de développement pour les jeunes joueurs qui pouvaient exprimer tout leur talent au grand public et renforcer à terme le niveau de l’Equipe Nationale. En 1984, la ligue fut la première à instaurer la règle de la « régionalité » pour les noms des équipes qui devaient refléter leur implantation locale plutôt que corporatiste dans un souci de dévolppement et d’intégration, règle qui inspirera plus tard la ligue japonaise.

La déclaration de MORI suscita un certain écho – pour ne pas dire « réveil » – au sein des plus hautes instances de la JFA, la Fédération japonaise, qui ne pouvaient ignorer l’amateurisme complet dans lequel baignait la Japan Soccer League (JSL), seul organisation viable pour le football nippon et qui pourtant s’avérait être totalement ignorée et impopulaire. Fondée en 1965 sous l’impulsion de l’entraîneur allemand Dettmar CRAMER (qui souhaitait d’ailleurs une structure professionnelle plutôt qu’amateur), la JSL était destinée à remplacer les ligues régionales à la faveur d’un véritable championnat national. Sur le modèle de la ligue japonaise de baseball, seule autre organisation sportive reconnue au niveau national, la JSL était ouverte aux équipes d’entreprises : c’est ainsi que l’on retrouva Furukawa (électricité), Hitachi (électronique), Mitsubishi (automobile, moteurs), Toyota (automobile), Songo Ginko, Yanmar (moteurs diesel), Mazda (automobile), Yawata (métallurgie) pour ses débuts. Viendront plus tard d’autres entreprises nippones majeures comme Yomiuri (médias), ou encore Nissan (automobile), Yamaha (idem), Sumitomo (métallurgie), Matsushita (électronique)…Même si une seconde division fut inaugurée en 1972, les standards du football japonais avaient toujours autant de mal à s’élever, partiellement à cause du statut « semi-professionnel » que la JSL représentait : les joueurs et entraîneurs étaient avant tout des salariés pour leurs entreprises respectives et ne cherchaient pas réellement à s’investir dans le football qu’ils voyaient comme un simple « passe-temps » ou comme une obligation contractuelle. Ils percevaient tous le même salaire quelle que soit leur prestation sur le terrain, ce qui ne semblait pas pousser à l’effort d’autant plus que les déplacements à travers le pays étaient longs et parfois épuisants. Peu d’équipes prenaient réellement au sérieux le championnat (Yomiuri et Nissan), les autres pratiquant un jeu semblant s’apparenter à un « kick and rush » des plus basiques. Les médias eux-mêmes cantonnaient le football à une place marginale, et ce malgré un certain engouement affiché pour l’Equipe Nationale.

Yasuhiko Okudera à Cologne (ici à la une  de Soccer Magazine) (JPG)

Devant cette situation préoccupante, Yasuhiko OKUDERA, l’attaquant japonais qui avait fait les beaux jours du FC Cologne en Bundesliga dans les années 1970-1980 mais qui semblait être un étranger dans son propre pays, fut le premier à faire réagir les autorités en revenant au Japon en 1986 pour jouer au sein de la Furukawa Electric en JSL. Compte tenu de son expérience à l’étranger, la JFA – qui ne reconnaissait alors que des joueurs « amateurs » – décida d’instaurer un statut spécial dérogatoire équivalent à celui de joueur « professionnel ». Celui-ci s’appliqua progressivement à d’autres joueurs dans quelques équipes, comme le célèbre Kazushi KIMURA à Nissan ou encore les Brésiliens que faisait venir Yomiuri, avant de se généraliser défintivement à un plus grand nombre de joueurs à partir de 1987. Cela eut un effet immédiat au niveau continental avec deux victoires japonaises consécutives en Championnat d’Asie des Clubs (Furukawa en 1987 et Yomiuri en 1988) et une finale en 1990 (Nissan). Avec des budgets avoisinant les milliards de yen pour ces deux équipes (environ 6 millions d’euros) et la notion « d’athlètes professionnels » qui avait émergé à l’occasion des J.O. de Los Angeles en 1984, cela semblait presque anachronique que de parler d’amateurisme pour un sport qui semblait destiné au haut niveau ; les temps étaient désormais à la professionnalisation.

’’Une question de timing’’

Saburo Kawabuchi, nouveau secrétaire  général de la JFA (JPG)

L’occasion se présenta finalement en 1988 avec l’arrivée du nouveau secrétaire général de la JFA, Saburo KAWABUCHI, ancien international qui avait été marqué dans sa jeunesse par la qualité du football allemand et notamment de ses installations lors d’un séjour en RFA ainsi que par l’enseignement du mythique entraîneur allemand Dettmar CRAMER. Mais KAWABUCHI était cependant pessimiste sur les chances d’aboutissement d’un tel projet : en effet, comment avec un simple changement d’appellation (« ligue professionnelle de football ») une ligue pouvait-elle attirer les regards et permettre un regain d’intérêt là où il n’y en avait pas, à savoir la JSL et ses stades délabrés, ses pelouses en charpie, ses spectateurs absents et son niveau « proche du football pratiqué dans les cours d’école » dixit les joueurs brésiliens qui y participaient ? Surtout, comment passer outre la décision de la plupart des entreprises qui ne souhaitaient pas passer professionnel ? Cela semblait « particulièrement stupide » au premier abord, et pourtant, malgré leurs réserves, KAWABUCHI et la JFA présentèrent en octobre 1989 le premier plan destiné à établir un « championnat professionnel de football japonais ». Car il savait que le Japon devait impérativement se doter d’un telle organisation pour pouvoir se qualifier régulièrement aux différentes Coupes du Monde, à l’instar de la Corée du Sud, et faire progresser à terme le niveau général du football japonais. « C’est son avenir même qui était en jeu et si les choses avaient continué comme cela, il aurait certainement disparu » dira-t-il plus tard. En réalité, la mission du secrétaire général de la Fédération allait être grandement facilitée par le contexte général de l’époque.

Il pouvait d’abord être encouragé par le formidable coup de pouce politique insufflé par le Ministère de l’Education Nationale japonaise, le Monbusho, qui dans son rapport de 1989 intitulé « Stratégies pour la promotion du sport au XXIe siècle » prévoyait un fond gouvernemental de près de 25 milliards de yen (env. 150 millions d’euros) destiné à financer la construction de nouvelles infrastructures sportives, notamment des terrains de football. Le Monbusho voit dans ce sport « le moyen rompre définitivement avec les maux profondément enracinés dans l’éducation du Japon que sont : l’uniformité, la rigidité, la fermeture sur soi et le non-internationalisme« . En 1987, le nombre d’écoliers pratiquant le football dépassait déjà celui du baseball, qui était pourtant le sport numéro un officiellement professionnel. D’autre part, la conjoncture économique était alors plus que favorable : le Japon commençait tout juste à percevoir dans les années 1980 les fruits de sa croissance continue depuis les années 1960, appellée « Miracle économique de l’après-guerre » par les spécialistes. En 1988, c’est l’apogée puisque le Japon est « numéro un mondial de la banque, de l’industrie électronique et automobile » d’après L’Express dans son numéro spécial consacré au pays du Soleil Levant. Le PIB du Japon avait atteint la moitié de celui des Etats-Unis et était déjà le triple de celui du Royaume-Uni. Ce fut également l’époque de la formation de la « bulle financière » qui avait pour toile de fond la spéculation immobilière : au Nikkei, la bourse japonaise, la valeur moyenne des actions en hausse était de 40 000 yen (env. 60 €) à son summum. En d’autres termes, l’argent coulait à flots et le contexte économique était tel que de simples Japonais à revenus modestes pouvaient devenir millionnaires en l’espace d’un nuit. Comme si cela ne suffisait pas, l’image du salaryman (salarié) obéissant et dévoué ayant fait la gloire de l’économie post-seconde guerre mondiale est désormais révolue : maintenant que le Japon a rattrapé son retard économique sur les autres pays, notamment occidentaux, il lui faut désormais s’imposer par la « flexibilité » et « l’esprit d’initiative » tout en conservant la même dynamique collective. De nouvelles valeurs que s’attachent à cultiver les entreprises nippones. Et quoi de mieux que le football, le sport par excellence alliant jeu collectif et technique individuelle, pour les véhiculer ? Le baseball, sport caractérisé par son extrême dirigisme censé refléter la vie d’un salaryman, semblait presque has been ; l’avenir passera par le football.

A suivre dans la partie 2

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